"On a tous peur de pas se sentir assez vivant pour vivre."

But I can feel it when it shines

C’est d’être assis ou debout, les yeux fixés sur ces décombres épars. Impossible de cligner des yeux pour couvrir l’image, impossible même de se pincer pour espérer être au beau milieu d’un cauchemar. Tout ce qui s’offre à la vue n’est que le déluge de tout ce qu’on prend du temps et du cœur à construire. Dans le ventre naît alors cette brûlure qui, peu à peu, affronte la gravité pour venir se loger dans votre gorge. C’est l’annonce des larmes, l’alerte du chaos, l’avertissement de la prochaine tempête. C’est l’amertume douloureusement irrespirable qui vient tranquillement nouer votre esprit en dix. C’est l’apocalypse. Soudain, l’air n’existe plus. Le temps a disparu. Les choses s’envolent et se heurtent devant vous dans un silence étourdissant. Comme des cadres jetés qui éclatent contre le plancher, des tasses contre les murs et des portes claquées. Ce sont les nuages qui pleurent, le ciel qui gémit, c’est le sol qui se blottis contre le froid; c’est l’anarchie. Il n’est plus que déluge, c’est le désert sur un suspens douloureux et interminable. Les choses nous échappent. Elles nous filent entre les doigts sans espoir de les retenir. La force n’y est pour rien, c’est le destin. Ou pas. Mais on y tient tellement fort qu’on voudrait parfois y mettre tout son poids dans l’espoir de servir d’ancre. « Restes.» Aussi longtemps que possible, pour une éternité ou deux, ne pars pas avant.

      

Deux yeux bleus

Il avait de grands yeux bleus. Une pupille toute petite, comme si elle était en permanence contrainte à un paysage lumineux. Un iris d’azur, voyageant d’un ton à l’autre, au gré des saisons et au dépend de la température. Ce regard était l’un des rares qui vous reste en tête même après avoir fermé les yeux. Il avait de belles mains; des mains d’artistes, grandes et fines. Elles étaient posées sur le bas de ses cuisses, à demi sur ses genoux. Aussi, il portait une chemise à carreau de laquelle il avait retroussé les manches jusqu’aux coudes. Ses cheveux sombres lui cachaient parfois un peu le visage, lorsqu’une brise trop forte faisait frissonner l’air à la surface de nos peaux et soulever le tissus juste un bref instant. Mon épaule touchait la sienne et parfois je le sentais s’appuyer un peu, et cela me plaisait. Un frisson de trop me gagnait et je le taquinais en enfonçant un doigt dans ses côtes. Il me reprochait de gâcher l’instant et je me contentais de lui répondre d’un sourire que les vrais beaux moments ne peuvent être gâchés. Alors, il me souriait aussi et prenait mes mains doucement entre les siennes avant de nouer ses doigts aux miens. Mon cœur faisait une vrille, il se mettait à débattre fort et je ne pouvais me ressaisir d’émotion. Rien n’aurait pu me trahir, sinon tout de moi. Puis, il appuyait ses pouces sur mes joues en les étirant un peu pour former un sourire exagéré. Il apposait tout doucement ses lèvres sur mon front pour un long message sans mots et sortait au même moment une lettre de sa chemise à carreaux. Elle était bleu, pliée sur la verticale, les extrémités de l’enveloppe se courbant. Il n’y avait rien, ni sur le dessus, ni sur l’autre côté. Aucune écriture. Alors, je me questionnais. Mais sans réponse, je le vis se pencher pour enlacer nos deux corps l’un contre l’autre, vautré contre la chaleur de son torse qui réchauffait mes mains tenues près de moi que je n’avais su positionner autre part, je me sentais tristement bien. C’était un au revoir muet rempli de paroles douloureuses.

                                                          Toi. ♥